Il y a 25 ans, l’ascension fulgurante de Lernout & Hauspie a connu une fin brutale. L’entreprise d’Ypres était une pionnière de la technologie de reconnaissance vocale. Ses derniers vestiges subsistent aujourd’hui sous l’égide de Microsoft.
La Belgique ne joue aujourd’hui qu’un rôle mineur sur la scène technologique mondiale, mais à la fin des années 1990, la situation aurait pu être tout autre. Les entrepreneurs yprois Jo Lernout et Pol Hauspie faisaient fureur avec leur technologie permettant de commander les ordinateurs par la voix. Mais l’orgueil allait précéder une lourde chute : un scandale de fraude a mis fin à ce succès en 2001.
25 ans plus tard, le nom de Lernout & Hauspie reste gravé dans la mémoire collective. Ce qui aurait dû être une success-story flamande s’est transformé en un fiasco douloureux. Le film Dust, réalisé par Anke Blondé avec Arieh Worthalter et Jan Hammenecker dans les rôles principaux, fait revivre cette histoire, bien que les protagonistes n’aient pas été impliqués dans la production. Mais comment les choses se sont-elles passées exactement ?
Parler aux ordinateurs
L’entreprise Lernout & Hauspie a vu le jour en 1987. Ses fondateurs, Jo Lernout et Pol Hauspie, lui ont donné leur nom. L’ancien comptable et le vendeur d’ordinateurs avaient une idée alors révolutionnaire : une technologie pour commander votre ordinateur à la voix. Lernout a réalisé une vidéo légendaire dans laquelle il fait la démonstration de cette technologie dans son salon.
Cette idée a séduit : Lernout & Hauspie a parcouru le monde avec sa technologie. En 1995, elle devient la première entreprise belge à entrer à la bourse américaine. Elle suscite ainsi l’intérêt de Microsoft, qui entre au capital à hauteur de 45 millions de dollars. Microsoft voyait un potentiel dans le concept de commande vocale pour Windows, et Lernout & Hauspie a constitué la base de la Microsoft Speech API de 2000.
La Silicon Valley dans le Westhoek
Malgré le succès international, Lernout et Hauspie sont restés fidèles à leurs racines. Le gouvernement flamand a pris une participation dans l’entreprise, tout comme des milliers de ménages flamands qui y ont investi leurs économies. Les entrepreneurs avaient également de grands projets pour leur région natale.

Le siège social d’Ypres devait être le point de départ d’une véritable Flanders Language Valley, un clin d’œil à la Silicon Valley de Californie. Le site a été officiellement inauguré en 1999 par le prince Philippe (à l’époque) et Bill Gates est également venu y jeter un coup d’œil. Plusieurs entreprises spécialisées dans la technologie vocale devaient s’installer dans l’ombre de Lernout & Hauspie. Le parc d’activités de l’A24 existe toujours aujourd’hui, mais le siège de sept étages de Lernout & Hauspie est vide.
Sociétés fantômes
À la veille du passage au nouveau millénaire, rien ni personne ne semblait pouvoir ébranler Lernout & Hauspie. Pourtant, le retour de bâton fut rapide. Un rapport du Wall Street Journal a révélé en 2000 que l’entreprise faisait preuve d’un peu trop de créativité comptable. Des chiffres d’affaires fictifs étaient attribués à des « sociétés fantômes » afin de gonfler la valeur actionnariale.
Le rapport a fait tomber Lernout & Hauspie de son piédestal presque instantanément. En 2001, l’entreprise a officiellement déposé le bilan, mais ce n’était que le début des ennuis pour ses fondateurs. Les entrepreneurs yprois sont devenus les protagonistes de l’une des plus grandes affaires de fraude que la Belgique ait jamais connues. En 2010, ils ont été condamnés à une peine de cinq ans de prison pour faux en écriture.
Les nombreux investisseurs lésés, qui ont vu leurs économies partir en fumée, ont dû attendre des années de plus pour obtenir une compensation. En 2014, un nouveau procès pénal a été lancé. Ce n’est qu’en 2021 que cette affaire a connu sa conclusion finale : Lernout, Hauspie et quatre autres directeurs condamnés ont dû payer un total de 655 millions d’euros de dommages et intérêts.
Héritier
Malgré sa chute fulgurante, Lernout & Hauspie a su marquer de son empreinte la technologie vocale. La technologie n’a pas disparu avec l’entreprise. L’américain Scansoft a racheté les vestiges de Lernout & Hauspie en 2001. Scansoft perdure aujourd’hui sous le nom de Nuance Communications, racheté par Microsoft en 2022. Sous l’aile de Microsoft, le spécialiste de la parole évolue plutôt en arrière-plan.

L’idée de commander les ordinateurs par la voix n’a peut-être pas percé auprès du grand public — cet article a d’ailleurs été rédigé avec un clavier classique — mais elle est aujourd’hui intégrée par défaut dans Windows. Ainsi, un morceau de technologie flamande continue d’influencer Windows à ce jour. La technologie vocale a toutefois aussi servi des desseins moins nobles : Jo Lernout lui-même a affirmé en 2014 que la NSA américaine l’aurait utilisée de manière abusive lors d’une campagne de surveillance massive révélée par Edward Snowden.
Dust sera à l’affiche au cinéma à partir du 25 février.
